Conte Zen – Un médecin, un renard, un serpent

Conte d’origine indienne

Il y a de cela des ères et des ères, au-delà même du souvenir… vivait dans l’Etat de Jambdivida un jeune médecin, doué de tous les talents, qu’un chagrin d’amour contraignait à l’exil. Il erra longtemps sur les routes de l’Inde, et finit par arriver dans une province inconnue, où il résolut de se fixer. Ce médecin était un homme bon, il pratiquait les « quatre incommensurables », et sa compassion envers tous les êtres vivants respectait la règle des dix vertus.

Un matin d’été, il suivait un chemin de campagne quand un effroyable orage éclata, suivi d’une pluie diluvienne. Bientôt, les routes, les champs, les bois étaient envahis par les eaux tumultueuses d’un fleuve sorti de son lit. Le jeune médecin crut sa dernière heure venue. À ce moment une planche, sans doute une porte de temple arrachée de ses gonds, passa près de lui ; il s’y agrippa avec énergie, grimpa dessus, et fut provisoirement sauvé. Il contemplait le désastre, balloté sur son morceau de porte, au milieu des flots boueux, quand il aperçut un renard, au pelage roux sombre, l’œil éteint, la queue trempée, rabattue, qui se noyait à quelques mètres de lui. Il se pencha aussi loin qu’il put en dehors du radeau improvisé, et tendit la main au renard. La tentative était périlleuse, et le médecin faillit perdre l’équilibre. Mais il réussit à ramener le goupil sur la planche à côté de lui.

Un peu remis de ses émotions, le renard s’ébroua, se sécha et commença de reprendre goût à la vie :

« Seigneur, dit-il, je suis un renard d’importance, et je possède un fameux terrier dans le bois, que vous distinguez au-dessous de nous. Lorsque les eaux se seront retirées, je vous inviterai en mon logis. »

Et, satisfait de son discours, il s’étira de tout son long au soleil, tandis que sa queue en panache battait l’air, et à lui seul il s’arrangea pour occuper les deux tiers de la place disponible. Le médecin ne dit rien. Il observait les eaux sales et boueuses, qui charriaient des débris hétéroclites : morceaux de bois, cadavres d’animaux… le spectacle était lamentable. Le jeune homme en avait le cœur serré. Soudain, il aperçut un serpent python qui essayait désespérément de se maintenir à la surface. Il tendit spontanément la main pour lui porter secours, mais le renard, levant haut son museau pointu, s’exclama :

« Cher monsieur, avez-vous perdu la raison ? Laissez cet horrible reptile se noyer. Il n’y a pas assez de place sur cette planche pour nous trois ! » Le médecin s’obstina et réussit à tirer hors de l’eau le jeune serpent. À peine sauvé, celui-ci se glissa voluptueusement sur les genoux de son protecteur, qui posa une main amicale sur la peau chaude et bigarrée, douce comme la soie. Et le python, sa langue agile virevoltant hors de sa bouche, tendit vers le médecin son crâne triangulaire, quémandant une caresse :

« Attention…., maugréa le renard, à se tortiller ainsi, cet animal finira par nous faire chavirer !

  • Ne vous inquiétez pas, il va sagement dormir sur mes genoux. »

Le goupil haussa les épaules, et s’étendit à nouveau au soleil. Les heures passèrent lentement. Vers midi, les eaux commencèrent à baisser. Le soir venu, elles s’étaient retirées tout à fait. Le renard, qui avait recouvré son humeur courtoise, remercia longuement le médecin. Le jeune python, qui avait fait une sieste très agréable, eut du mal à quitter son nouvel ami. Mais enfin l’étrange compagnie se sépara, et chacun retourna à ses affaires, à sa vie.

Trois années s’écoulèrent au sablier du temps. Le jeune médecin avait réussi au-delà de ses espérances. La protection d’un grand seigneur, dont il avait heureusement soigné une horrible enflure à la jambe, lui valut une riche clientèle. Il était demeuré bon et compatissant, attentif aux pauvres gens, qu’il soignait souvent sans réclamer de paiement. Bref, tous le respectaient et l’aimaient. Tous, sauf l’un de ses confrères… Le docteur Morosouke avait longtemps espéré s’attirer les faveurs du grand seigneur, et il avait échoué. L’envie le rongeait. Un matin, il alla trouver l’administrateur de la cité :

« Excellence, dit-il, je dois vous signaler l’un de mes collègues, arrivé dans cette ville il y a trois ans, le jour de la terrible inondation. Il voyageait avec un renard et un python ! Détail plus troublant encore, tous les trois étaient juchés sur la porte d’un temple ! Depuis, il a circonvenu l’un de nos grands seigneurs, sans que l’on sache comment. Tout cela sent la sorcellerie. Si notre bon prince, que je vois quelquefois…, fit-il avec un sourire modeste, était informé que l’on protège ici un sorcier avéré…. »

Le gouverneur était un homme prudent. Il fit arrêter le jeune médecin, et jeter dans un cul-de-basse-fosse, où il l’oublia. La nouvelle de cette arrestation ne fit pas grand bruit, et même le grand seigneur, qui pour l’heure se portait à merveille, avait bien d’autres choses en tête. Mais le récit des malheurs du jeune médecin arriva au bout de quelques semaines dans la forêt. Le renard, le premier, l’apprit ; il en informa aussitôt le python. Ce dernier avait considérablement grandi ; il mesurait à cette époque trois mètres quatre-vingt-douze et pesait cinquante-trois kilos. Il s’écria avec impétuosité :

« Maître goupil, nous le sauverons ! Dussé-je étouffer sous mes anneaux la moitié des habitants de cette ville ! »

Le python déroula ses anneaux à la vitesse de l’éclair, et se mit si rapidement en chemin que le renard, essoufflé, lui cria :

« Doucement, cher ami, nous ne pourrons rien entreprendre avant la nuit ! »

Tapis dans les fourrés, le python et le renard attendaient que l’obscurité noie les rues et les maisons. Ils s’étaient installés à proximité de la demeure de l’administrateur. La nuit tombée, le python pénétra dans l’habitation, se glissa dans la chambre où dormait le gouverneur, le mordit cruellement au pied gauche, et s’enfuit silencieusement. Le matin, l’administrateur avait le pied qui avait triplé de volume et le faisait atrocement souffrir. Il appela les meilleurs médecins de la ville, qui furent impuissants à le soulager.

« Excellence, dit le plus âgé d’entre eux, il s’agit là d’un mal étrange, il nous faudrait consulter les astrologues, peut être…

  • Nous sommes désarmés devant cette maladie inconnue… », soupira un deuxième. Un silence pesa sur l’assemblée. Alors une voix étouffée, qui venait d’un médecin à moitié caché sous une grosse houppelande, suggéra :

« J’ai entendu dire que le jeune confrère arrivé dans notre ville le jour de l’inondation connaissait des remèdes à cette maladie, qui est commune en son pays. »

On alla quérir le médecin dans sa prison.

Averti en secret par ses amis de la cause du mal, il guérit l’administrateur. Ce dernier le rétablit dans son honneur, et lui rendit ses biens. On chercha le médecin à la houppelande pour le remercier. Mais, depuis longtemps, le renard et le python avaient regagné la forêt.